« Quand on plaide de façon générale pour le renoncement au désir
et l’acceptation du destin, il faut aussi pouvoir supporter ce préjudice »[1].
Ces jeunes que nous appelons « adolescents de l’illimité »[2] dans notre livre ont eu très tôt affaire à un Autre malveillant, capricieux ou carent, entravant leur désir de vivre. Comment apprennent-ils de la vie ? Au lendemain des attentats de janvier 2015, un éducateur affiche dans le foyer qui accueille des jeunes hors pacte symbolique : « Nous sommes tous Charlie ». En réponse, les jeunes se déchainent et taguent : « Nous sommes tous des Kouachi ». Une éducatrice et moi décidons prestement de faire conversation avec chacun. Elvin, dix-sept ans, menace. Il ne peut se détacher des images de la vidéo du terroriste abattant de sang-froid un policier à terre. Il garde une arme en poche, comme Luc, dix-sept ans, jeune exilé de pays étranger, qui croyait avoir laissé la guerre outre-mer. Axelle, dix-sept ans, fichée S, dit sa douleur de se voir sur les articles de presse sur internet relatant son interpellation, une « faute indélébile » qu’elle ne peut pas se pardonner. Nous accueillons les peurs, récupérons les armes, parlons avec chacun. Sauf avec William, dix-huit ans, capuche sur la tête, sous tension. Il chante du rap : « ou bien frappe d’où tu es », coupé de tous. L’éducatrice ferme la télévision qui diffuse en boucle les commentaires du drame. Chacun s’apaise, sauf Soualia, quinze ans, qui choisit de hurler, dans la cour du collège qu’elle déserte depuis des semaines, « Allah Akbar! », alors que ses camarades travaillent.
Ce que nous avons appris ce jour-là devient principe dans l’institution lors des drames suivants : couper les jeunes des images au profit de conversations avec des grandes personnes car les frappes meurtrières inquiètent, ravivent des traumas qui ne trouvent à se conjuguer au passé. Les adultes assurent de leur présence pour protéger les enfants et les invitent à rester au foyer. De grandes tablées s’organisent. Les jeunes fugueurs n’ont jamais été aussi présents dans l’institution ! À l’éducatrice, Soualia confie qu’elle se sent « étrangère » aux élèves de la classe « qui suivent ». Elle m’explique que ses parents ont été en « guerre » contre l’école dite par ces derniers « raciste » : elle s’éjecte de la possibilité de s’installer. William, lui, « a tout cassé » en école primaire, manifestation liée à un probable déclenchement suite aux violences du père. Il n’a plus jamais repris le chemin de l’école, choisissant la rue impitoyable comme école de la vie. Enfin, Axelle et Elvin, tous deux exilés du désir de l’Autre, ont choisi de quitter l’école et de s’émanciper avec des petits boulots.
Devant le désastre imminent, nous avons appris ensemble ; nous avons choisi de supposer ces jeunes, exilés du pacte social, dignes d’apprendre des phénomènes de peur, de foule. Nous avons remplacé les sanctions des propos haineux au profit du partage d’un savoir sur la peur, les croyances, du savoir de chacun sur la vie. Forger le signifiant et faire riper les solutions rapides de recours à la haine et au passage à l’acte, « étonner la catastrophe » subjective en proposant de s’envelopper dans un discours nouveau.
[1] Freud S., L’avenir d’une illusion, Paris, Points, 2011, p.88.
[2] Marty M.-C., Pourtau A., Adolescents de l’illimité, Chroniques sociales, 2015.
